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LE BON USAGE DE LA LUMIERE
«Lintimité de lhabitat moderne, cest-à-dire
un habitat satisfaisant à toutes les normes de distribution
de la Lumière et de lEspace, ne sera atteinte que
par la peinture moderne.»
Theo van Doesburg, «La peinture et son environnement» [1916], repris dans Evert van Straaten, Theo van Doesburg, Gallimard/Electa,
Paris, 1993, page 27-28.
«Un bon objet, pour étudier lombre, est
un sac en papier froissé et déformé, placé
dans lencadrement dune fenêtre ou près
dune autre source de lumière dirigée :
un vieil exercice de dessin.»
Michael Baxandall, Ombres et Lumières,
Gallimard, Paris, 1999, page 23.
Parmi les questions les plus récurrentes concernant mon
activité artistique
se trouvent celles de savoir pourquoi faire quelque chose plutôt
que rien, pourquoi augmenter le nombre de choses qui préexistent
à ma propre existence personnelle ou, dit autrement, pourquoi
accroître le nombre faramineux dévénements,
dobjets et de signes qui, déjà, composent
le monde, et, parallèlement, pourquoi délibérément
montrer exhiber quelque chose à
quelquun dautre, et puis, après tout, pourquoi
moi plutôt quun autre, etc. Mais ces interrogations
sur les raisons spécifiques que je me donne de pratiquer
cette activité ne doivent pas faire oublier celles sur
les raisons particulières dêtre attaché
à tel contenu, de produire telle forme, de jouer avec telle
fonction (que telle uvre peut remplir au sein de cette activité)
et de choisir telle façon de mettre en acte tout cela dans
telle situation.
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Car, dans le champ de lart, les interrogations du genre
«quoi montrer et comment ?», peuvent souvent
être renvoyées à des interrogations du genre
«pourquoi ?». Et les réponses ne sont
la plupart du temps pas possibles sans une bonne compréhension
des contraintes et ouvertures de ce champ selon les époques
historiques, des positions des différents «agents»
(en concurrence, voire en lutte les uns avec les autres) dans
ce champ, et bien sûr de leurs dispositions, visées,
usages, stratégies et intérêts mutuels 1.
1 Voir, notamment, Pierre Bourdieu, Les règles de lart, Paris, Le Seuil, 1992 et Raisons pratiques, Paris, Le Seuil, 1994.
Cependant, dans ce champ de lart, les questions qui se présentent
sous la forme dun «pourquoi» ne peuvent pas
être lancées en vue de découvrir des «causes»
qui expliqueraient telle ou telle uvre, comme on explique
dans les sciences physiques, logiquement, telle ou telle loi ;
elles sont plutôt de lordre de ce quun philosophe
comme Ludwig Wittgenstein appelle les «raisons». Comme
le dit Jacques Bouveresse : «Lorsque nous nous interrogeons
sur "ce qui ne va pas"dans un tableau ou dans un passage
dun concerto, notre pourquoi appelle comme réponse
non pas lindication dune cause, mais celle dune
raison. [
] Ce que nous avons indiqué est une raison possible, et une raison nest pas du tout de lordre
dune hypothèse et ne tire pas sa plausibilité
dun certain nombre dexpériences concordantes :
les mots "cause" et "raison" ont des grammaires tout à fait différentes 2.»
2 Jacques Bouveresse, Wittgenstein : la rime et la raison, Paris, Minuit, 1973, p. 171-172.
Pour quelles raisons faire de lart aujourdhui, pour
quelles raisons faire de la peinture, de la sculpture, de linstallation,
de la vidéo, de léclairage, etc., plus quautre
chose quelque chose qui serait par exemple plus directement
utile à nos sociétés, en rapport avec les
problèmes politiques les plus urgents ou ceux de la vie
ordinaire , voire plutôt que rien ? Pourquoi ajouter quelque chose dautre à ce qui est déjà
là ?
«Nous voulons comprendre quelque chose qui est déjà
ouvertement devant nos yeux. Car cela, nous avons lair,
en un certain sens, de ne pas le comprendre 3.» Je crois pouvoir
me permettre de transposer ce que dit ici Ludwig Wittgenstein,
même sil le fait dans un autre contexte que le nôtre,
lorsquil se demande, en fait, «dans quel sens la logique
est-elle quelque chose de sublime 4» et pense à ce
propos que le principe de notre investigation doit plutôt
nous amener à «ne chercher à apprendre rien
de nouveau par elle 5».
3 Ludwig Wittgenstein, Philosophical Investigations, Oxford, Basic Blackwell, 1953, § 89.
4 L. Wittgenstein, idem.
5 L. Wittgenstein, idem.
Je ne suis en effet pas non plus certain, en ce qui concerne
notre champ, que lart soit demblée quelque
chose de sublime, en tout cas pas plus que peuvent lêtre
certains autres phénomènes ou activités,
quils soient artificiels ou naturels ; et je ne suis
pas non plus sûr que nous puissions apprendre quelque chose
de nouveau par lactivité artistique en elle-même,
du moins plus que par toute autre activité. Et ce que je
veux montrer, cest aussi quelque chose qui est déjà
ouvertement devant nos yeux ou peut, à un moment
ou à un autre, tout à fait lêtre. Car
cela, nous avons lair, en un certain sens, de ne pas le
voir ou de ne pas le comprendre !
Les raisons principales qui me font exposer ce qui est déjà
là en même temps que ce qui permet de lexposer
lévénement, lacte et le
signe dexposition proviennent dune conception
de lart non seulement comme activité créative,
mais aussi comme activité thérapeutique. Et ce nest
pas à lart-thérapie que je pense ici, mais
bien plutôt à la thérapie de lart, cest-à-dire
en tout premier lieu à la thérapie du regard des
«patients» ou «agents» du champ de lart
lui-même, à commencer par la mienne 6. Lart ne
peut-il pas en effet être aujourdhui pratiqué
comme la philosophie a pu lêtre, dans lAntiquité
ou plus récemment chez Wittgenstein ou dautres 7, comme
une activité thérapeutique ? Une telle activité
a, du reste, toutes les chances de perdurer longtemps tant les
maladies de la vision et de lentendement semblent loin dêtre
guéries, en art comme en philosophie ! Et puis, du
point de vue des rapports humains les plus ordinaires, une telle
attitude nest-elle pas plus saine, plus correcte et plus
digne ? Je pourrais en tout cas endosser la remarque de François
Morellet : «On peut sabandonner et croire :
je préfère contrôler et peut-être comprendre 8» ;
ou, dun point de vue plus politique, celle de Niele Toroni :
«Un état de lucidité ne peut pas être
réactionnaire 9.»
6 Les différents «patients» ou «agents» qui constituent le public intéressé par lart ont trop souvent tendance à aborder ce champ à partir de dispositions beaucoup trop idéalistes ou beaucoup trop intéressées par les résultats ou les retours escomptés à court terme, et à développer ainsi des interprétations, sinon hors de propos, en tout cas hors de proportions !
7 André-Jean Voelke, La philosophie comme thérapie de lâme, Fribourg, éd. Universitaires et Paris, Cerf, 1993.
8 François Morellet, Mais comment taire mes commentaires, Paris, Ecole nationale supérieure des Beaux-arts, 1999, p. 14.
9 Niele Toroni, En roue libre, Saint-Julien-du-Sault, F.P. Lobies, 1984, p. 23.
A partir dune telle attitude, quelque chose peut-il dès
lors être montré ; et si cela peut se faire,
comment le montrer ?
Le phénomène de lexposition devient, à
partir des années soixante, prépondérant
par rapport aux uvres en tant quobjets individuels,
autonomes. Comme la clairement indiqué Daniel Buren,
dorénavant, «cest lexposition qui simpose
comme son propre sujet, et son propre sujet comme uvre dart 10».
Il est ainsi désormais possible pour lartiste de
travailler directement avec lévénement même
de lexposition, lacte, le fait, le dispositif ou encore
le signe dexposition.
10 Daniel Buren, «Exposition dune exposition», dans catalogue Documenta V, Cassel, 1972, Section 17, p. 29.
Dun autre côté, une telle orientation est
tout à fait conjugable avec une appréhension de
ce qui est à la fois le plus évident, élémentaire et spécifique dans luvre. Les travaux de Niele
Toroni, Carl Andre ou Fred Sandback ou de quelques autres encore
ont, de ce point de vue, joué un rôle décisif
dans mes choix. «Trouver un vocabulaire qui permette de
faire quelque chose, quelque chose de différent qui ne
soit pas vraiment de la sculpture mais corresponde plus à
mes besoins personnels 11.»
Cest ainsi, par exemple,
que parle rétrospectivement Fred Sandback : «je
voulais tous les aspects positifs de la sculpture sans le fatras
quelle impliquait, pour toutes sortes de raisons personnelles
je ne voulais pas être encombré par tous ces matériaux,
mais je voulais cependant travailler de manière volumétrique,
faire quelque chose qui ne soit pas danse ou théâtre,
il y avait une motivation sculpturale et si les méthodes
disponibles pour satisfaire cette motivation, que ce soit la pierre
ou lacier ou quoi que ce soit dautre, paraissaient
inappropriées, alors peut-être que relier des choses
pouvait combler ce manque 12.»
11 Fred Sandback, «Où est la sculpture ?», dans Sans titre, Un mobile home dans le désert, Bruxelles, La lettre volée, 1998, p. 81.
12 ibidem.
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Travailler sur ce qui met en relation, plutôt que produire
un objet de plus, voilà une piste que depuis longtemps
je suis convaincu de vouloir suivre ! Mais sur quelle(s)
relation(s) peut-il sagir de travailler ? Celles entre
ce que nous sentons, faisons et pensons, entre les intentions,
les formes et les interprétations, entre les sensations
produites, les interventions réelles et les décisions
du créateur, entre les sentiments provoqués, la
proposition visuelle et le projet mental (ou écrit), entre
le percept, lobjet exposé et le concept, ou entre
les différents éléments de luvre,
ou encore entre luvre, le regardeur et son environnement,
etc. ?
Beaucoup de ces relations ne sont pas visibles, et pas facilement
exposables, quand cela nest pas carrément impossible !
Mais commençons par ce que nous avons devant les yeux tout
le long de nos déambulations dans un milieu ordinaire quelconque.
Léclairage, avec la situation environnante et le
regard mobile du regardeur, ou mieux, le parcours du visiteur,
sont les éléments, structures et conditions nécessaires
à tout signe visible. Pourquoi dès lors faire un
travail, dans les arts plastiques et visuels, avec autre chose
que ce simple « matériau » de base,
cet élément commun, de relation : léclairage ?
Car léclairage est le moyen physique intermédiaire et nécessaire entre le regard du visiteur et la situation
dexposition.
Chaque situation dexposition peut être ainsi prise
telle quelle, sans aucune prétention de la reconstruire
ou de laménager comme pourrait le faire, et bien
mieux !, un architecte, un urbaniste, un paysagiste ou quelque
autre créateur intervenant dans un champ dactivité
plus approprié à ce genre dintervention. Quant
au regard du regardeur, au parcours du visiteur, bien que lartiste,
non plus, ne puisse sy immiscer, ni même laborder
avec lacuité et la compétence dun romancier
ou dun psychologue, il peut néanmoins tenter de linfluencer,
de linduire à regarder et à déambuler,
et ainsi tenter dentamer ses certitudes, dinterroger
ses croyances et ses a priori, et lui susciter que telle raison
plutôt que telle autre lui fera voir telle intervention
ou création comme ceci plutôt que comme cela.
Mais léclairage est-il suffisamment permanent et
maîtrisable pour un artiste «plastique et visuel» ?
Comme la relevé François Morellet dans les
années soixante à propos des «sources directes
de lumière artificielle [et de] la place de premier plan
quelles méritent dans larsenal esthétique 13» :
«On comprit assez vite quavec léclairage
électrique on pouvait obtenir une lumière constante
et contrôlable 14.» Léclairage électrique et non pas, bien entendu, la lumière en elle-même,
comme certains artistes, critiques, historiens ou amateurs dart
le disent parfois ! répondrait donc à
ces préoccupations.
13 François Morellet, dans Kunst Licht Kunst, cat. dexposition, Eindhoven, Stedelijk van Abbemuseum, 1966, p. 121.
14 F. Morellet, idem.
Et, je le répète, si léclairage électrique
est lélément choisi, cest à condition
de ne pas le traiter comme pourrait le traiter un architecte,
même si, une fois de plus, il peut le traiter tout aussi
bien, voire mieux, quun artiste peut le faire.
Je préfère parler déclairage plutôt
que de lumière à propos de ce qui est devenu mon
principal outil. Léclairage, cest en effet
de la lumière, physiquement parlant, en acte dans une situation
dexposition particulière et présente au regard
dau moins un regardeur, le long du parcours dau moins
un visiteur. Mais, en définitive, tout dépend de
lusage que nous faisons de ce terme «lumière»
et, par conséquent, de son contexte dénonciation !
Si nous en parlons comme en parlaient déjà les Stoïciens,
dans lAntiquité, lorsquils disaient que «la
lumière fait voir à la fois elle-même et les
objets quelle enveloppe 15», cela ne pose pas vraiment
de problème. Une telle lumière peut en effet exposer
au regard en mouvement du visiteur, ici et maintenant, dans telle
ou telle situation, à la fois elle-même (du moins
ce que nous percevons de sa tonalité, sa physionomie, sa
physicalité, sa forme, sa structure et sa fonction, voire
ses significations les plus basiques et les plus communes) et
les éléments environnants, objets et processus quelle
expose un ou plusieurs éléments, fragments
ou moments du monde, dans lici et maintenant de lexposition.
15 Plutarque, Opinions des philosophes, Paris, Les Belles Lettres, 1993, p. 153.
Éclairer, cest déjà exposer, et exposer
dans un contexte donné quelque chose au regard de quelquun.
Une uvre dart plastique et visuel peut être
aujourdhui concentrée sur ces faits, sur lexistence
et la subsistance de ces états de choses : lexposition,
léclairage. Elle peut être une simple exposition,
un simple éclairage de ce qui est déjà là,
dans un environnement particulier ; mais un «déjà
là» porté ironiquement à lattention du visiteur avec une certaine insistance.
Voilà en tout cas ce que je considère comme le bon usage de la lumière dans les arts visuels et plastiques :
celui dune lumière réelle en acte dans une
situation donnée, cest-à-dire dun éclairage.
Ou plutôt : déclairages. Ces derniers
ne peuvent en effet quêtre multiples et divers dans
leurs tonalités et leurs occurrences, même si en
tant que types, ils sont la plupart du temps fort semblables et
beaucoup moins nombreux 16. Cette distinction entre tonalité,
occurrence et type est souvent mal comprise, voire totalement
éludée. Il y a en effet malheureusement, comme le
dit à sa manière Niele Toroni à propos de
ses propres uvres, «des personnes pour lesquelles
il est impossible de voir un travail précis, dans sa continuité
(méthode de travail qui ne change pas) et dans sa diversité.
Diversité liée à la réalité
physique du travail à chaque apparition [
], au lieu,
à latmosphère 17».
16 Sur cette distinction entre tone (tonalité), token (occurrence) et type (type), voir Charles Sanders Peirce, Charles Sanders Peirce, Ecrits sur le signe, Paris, Le Seuil, 1978 et The essential Peirce, vol. 1 et 2, Bloomington and Indianapolis, Indiana university press, 1992 et 1998.
17 N. Toroni, op. cit., p. 45.
Reste donc à savoir, en ce qui concerne chaque uvre
proposée, ce qui pourra être décidé à lavance, en tant quoeuvre-type, avant
lintervention réelle, avant loeuvre-occurrence,
avant léclairage physiquement présent, in
situ et in actu. Plusieurs éclairages-types peuvent ainsi
être imaginés en faisant varier, de lun à
lautre, telle ou telle qualité, tel ou tel facteur
ou paramètre : la tonalité, la physionomie,
la physicalité, les formes, les dimensions, les structures,
les fonctions ou les usages.
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Reste que ces éclairages doivent aussi, selon moi, montrer
quils sont le résultat dintentions, de décisions,
etc., quils sont faits exprès, construits, sciemment
élaborés, bref quils sont des artefacts et
des signes, quils ne sont pas lexposition spontanée
ou innocente dun morceau du monde à nos yeux, ni
le pur produit de la nature.
Reste à décider par ailleurs, quel genre déclairages
mettre en place, techniquement. Jai depuis longtemps opté
pour des éclairages qui opèrent sur le mode de la
lumière projetée, directionnelle, cadrable et focalisable.
Ce mode produit des éclairages évidents, distincts
et évocateurs ; il permet daccroître aussi
bien la flexibilité que la maîtrise et la précision
des effets dexposition voulus, et permet, de plus, une reconnaissance
plus aisée de ces mêmes éclairages, lors de
leur récurrence, en tant quévénements,
actes, objets, faits et signes dexposition tout à
la fois !
Reste encore à résoudre la question du rapport
à lenvironnement lumineux préexistant. Un
éclairage peut être introduit dans un éclairage
ambiant préalable. Cest ce quen tout cas je
cherche à faire depuis plusieurs années, pas systématiquement,
mais chaque fois que cest possible. Et sil en résulte
une uvre qui est, dun certain point de vue, de la
lumière dans la lumière, elle nen doit pas
pour autant être prise pour une énième tentative
de ressusciter le Carré blanc sur fond blanc
de Kasimir Malévitch, du moins ses connotations les plus
idéalisantes. Elle pourrait, en définitive, plutôt
être rapprochée de lattitude ironique de Diogène
de Sinope, le Cynique de lAntiquité qui «en
plein jour, une lampe allumée en main, [
] se promenait
çà et là en disant "je cherche [l]
être humain"18», feignant ainsi dêtre
à la recherche de lidée (ou du concept) dhomme
(quun autre philosophe comme Platon prétendait en
revanche connaître).
18 Diogène Laërce, Lives and Doctrines of Philosophers, Londres, Heinemann (Loeb Classical Library), 1965-66, VI, 41.
Une dernière précision. Une telle lumière
projetée dans une lumière ambiante diffuse produit
toujours des zones dombre. Et cest même là
une grande part de son intérêt : la lumière
nest pas séparable de lombre si
ténue ou imperceptible soit cette ombre ! ,
tout comme la lumière projetée, lorsquelle
rentre en contact avec plus dune surface, sur deux ou plusieurs
plans, produit aussi la plupart du temps de lombre. Navons-nous
pas dailleurs besoin de tels phénomènes de
contraste visuel, variés, complexes et subtils, pour nous
repérer dans lespace ? Comme le rappelle Michael
Baxandall, «les éléments sensoriels de la
perception de lombre sont les valeurs de la lumière
réfléchie 19», et, en fait, de nombreuses
ombres coexistent «le mot "ombre"
[
] recouvre lombre propre, lombre projetée
et lombrage de pente et dinclinaison 20»,
par exemple. Mais peu importe : «toutes ont en commun
une déficience localement relative de photons : un
paramètre physique 21.» Et cest bel et bien grâce
à ces éléments sensoriels et à ces
phénomènes que nous percevons les uvres tout
comme ce sont eux qui peuvent en retour constituer les principales
parts psycho-physiologiques et physiques de ces mêmes uvres.
Même si ce qui demeure décisif est bien entendu la
part conceptuelle, grammaticale, des uvres ce
nest pas la moindre, bien quelle ne puisse se passer
des précédentes : la part de ce
qui peut être dit à propos de ce qui peut être
montré.
19 Michael Baxandall, Ombres et Lumières, Paris, Gallimard, 1999, p. 54.
20 M. Baxandall, idem, p. 85.
21 M. Baxandall, idem, p. 54.
Que peut-on dire dautre à propos de ce qui peut être montré ? Je ne sais pas
Jignore,
par exemple, si comme le dit Theo van Doesburg, «Art signifie
intimité» 22 , ni ce quil peut bien signifier en
général, dailleurs. Jignore tout autant
si une uvre, aujourdhui, peut établir «un
contact avec lUnivers à travers la Paix de sa planification
mathématique» 23. Je crois, en revanche, quun
bon usage de la «distribution de la Lumière et de
lEspace» 24 dans un habitat, de même quun
bon usage des relations dinterdépendance avec ces
autres paramètres physiques que constituent le temps et
les différents éléments matériels
dune situation, et bien entendu avec le sujet percevant,
peuvent effectivement permettre un certain genre d«intimité»,
si par ce terme nous entendons parler dune certaine familiarité,
voire dun certain agrément, et non pas forcément
ni en tout cas uniquement dintériorité, de
vécu privé ou de profondeur subjective. Mais, surtout,
jattends dune uvre dart un minimum dévidence
plastique et une force (ou une tension) poétique !
22 Theo van Doesburg, op. cit., p. 27.
23 ibidem, p. 28.
24 ibidem.
25 C. S. Peirce, Ecrits sur le signe, Paris, Le Seuil, p. 126.
Cest ici que je marrêterai, car, même
si le processus sémiotique général à
lintérieur duquel sont émises et reçues
les uvres dart, en tant que signes le
développement «ad infinitum» des «interprétants»,
dirait Peirce 25 , ne peut en réalité jamais
sachever, ma marge dintervention est quant à
elle déjà bien remplie. Chaque situation réelle
et chaque période dexposition modèlent en
effet à leur tour, en partie du moins, leur tonalité,
leur physionomie, leur physicalité, leurs formes, leurs
dimensions, leurs structures, leurs fonctions et leurs usages.
Et chaque regardeur ou visiteur les perçoit plus ou moins
à sa façon, selon les dispositions, visées,
usages, stratégies et intérêts à partir
desquels il les aborde. Et bons ou mauvais usages, ce sont de
toute manière les siens. Lartiste ne peut rien imposer ;
il expose seulement. Mais il peut induire le visiteur et chercher
à linterroger sur ses propres dispositions, visées,
usages, stratégies et intérêts.
M.V., Paris, automne 2001.
Michel Verjux, «Le bon usage de la lumière», in Michel Verjux, A arte Studio Invernizzi, Milan, 2001. Texte publié dans catalogue Michel Verjux, A arte Studio Invernizzi, Milan, 2001, p. 49-53.
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